avr 21, 2014 - culture, société    6 Comments

Pâques à la prison de Bamenda

Pendant qu’à Yaoundé c’est l’apparition de Jésus à Odza dans un domicile qui fait l’actualité de la célébration de cette fête de la résurrection, à Bamenda la venue de l’archevêque à la prison a été bien plus qu’un cadeau.

Vous le savez déjà, il y a près d’une semaine que les agitations se font à Yaoundé où l’on aurait aperçu Jésus. Il paraît même que c’est devenu un vrai lieu de pèlerinage. Désormais, la terre, les cailloux recueillis sur ce lieu est un symbole d’assurance pour les croyants. Si j’écris sur ce sujet, je pense qu’on me traitera de mécréante, donc  je préfère laisser et demander comment fait-on la distinction entre le bon et le mauvais Jésus ? la bonne et la mauvaise apparition ? Bref c’est un autre débat.

jeune servant de messe à Bamenda

Jeune servant de messe à Bamenda.

Un jeune homme servant de messe s’est évanoui pendant l’homélie de l’archevêque. Si cela avait été dans l’une des églises que je connais ici à Bamenda, ou encore à la télévision chez Emmanuel TV, je pense que l’on parlerait de possession et il aurait fallu « parler en langue » pour le délivrer avec un micro s’il vous plaît. Mais c’était juste de la fatigue, il a fallu que je fouille au fond de mon sac pour trouver des bonbons qui l’ont aidé à avoir un peu de force.

J’arrive à la prison de Bamenda à 9 h 30. Mgr Cornélius Fontem Esua, archevêque de Bamenda y donne une messe pour la fête de Pâques. Première surprise les gardiens me lancent « on n’entre pas en prison avec le pantalon ». Je supplie une gardienne de me donner un bout de tissu pour l’attacher au-dessus de mon pantalon, mais elle n’a rien. Je remercie le ciel d’être « journaliste » comme l’a souligné un des gardiens. La porte s’ouvre et après identification je me retrouve à l’intérieur et devinez quoi ? Avec mon téléphone, vive le 4e pouvoir pour une fois.

Je traverse la grande cour qui me sépare du lieu de culte et, peu à peu, mes pas ralentissent au fur et à mesure que je croise des groupes de jeunes prisonniers. J’entends à travers les trous des « happy easter Anty » et je me dis « fais attention, tu n’es pas à un défilé de mode, tu es à la prison »  et là, ma démarche ressemble à celle d’une jeune fille qui apprend à marcher avec des talons. Je vous épargne les commentaires désagréables de groupes de prisonniers : des hommes semblables à ceux que je rencontre souvent à Commercial Avenue . Les gardiens sont fascinés, ils rient je suis dans l’arène, la jungle,  à moi de faire preuve de sang-froid pour traverser ce monde.

grande cour de la prison de Bamenda

Grande cour de la prison de Bamenda

Ambiance de quartier

La cour est grande, il y a des bâtiments où les prisonniers sont classés par ordre de délits. Il y a aussi les cases de mise en quarantaine, des cellules pour femmes. Je remarque un seau de beignets et je demande à qui il appartient ? L’un des membres du personnel me fait remarquer une cafeteria, des champs de canne à sucre, de maïs, des choux. Tout ceci appartient aux prisonniers qui pour l’acquérir doivent écrire une demande au régisseur qui leur attribue un lopin de terre ou une parcelle de terrain pour diverses activités. Ceci est fait dans le but de récompenser ceux qui se comportent bien et de montrer ainsi aux autres prisonniers récalcitrants qu’en suivant le bon exemple, ils peuvent aussi jouir de certaines libertés comme le commerce.

Hangar de boutique à la prison de Bamenda

Hangar de boutique à la prison de Bamenda

Les prisonniers ont diverses activités ludiques comme le chant, la danse, le foot la catéchèse, le ludo. Sur ce dernier jeu je suis un peu sceptique et je demande aux contrôleurs comment ils font pour éviter que ces jeux ne deviennent « le njambo » ? (expression utilisée pour désigner un jeu de cartes ou de ludo qui fait intervenir des paris d’argent). Il me rassure en disant qu’ils créent au sein de chaque cellule des petits comités de discipline « des espions » qui signalent à la hiérarchie ce genre d’activité.

 

Champ cultivé par des prisonniers à Bamenda

Champ cultivé par des prisonniers à Bamenda

La messe de la résurrection des prisonniers

Les textes bibliques choisis pour la circonstance cadraient avec le milieu carcéral. Jésus est certes mort et ressuscité ce jour, mais l’archevêque demande aux prisonniers de ressusciter pour devenir des « bonnes personnes ». Il leur demande surtout de réfléchir à la question de savoir pourquoi ils se trouvent en prison. S’ils parviennent à trouver la réponse, alors leur vie aura changé. Sept détenus sont baptisés, confirmés et reçoivent le sacrement de la communion avec joie. La chorale chante merveilleusement bien et le maître de chant est si actif qu’il attire mon attention.

Maitre de chant à la prison de Bamenda

Maître de chant à la prison de Bamenda

C’est après une brève présentation que je me rends compte que je suis en compagnie de prisonniers à 90 % dans cette chapelle. Ils sont comme des anges, ils chantent, se mettent à genoux, récitent les prières, exécutent les signes plus que les enfants de chœur. Je me demande « pourquoi sont-ils en prison ?» et un commentaire me ramène à la réalité. Les gardiens m’indiquent de fermer mon sac et une doléance avec une voix très douce me fait sursauter « grande sœur, après le culte tu peux me donner 100 F pour payer le savon et laver mes habits ? ». Je fais le signe de croix, je respire fort et je change de place. Avec ce genre de commentaire, j’avoue que je n’ai plus envie de faire une offrande (Seigneur, je le ferai en semaine sous d’autres cieux, mais ici hein, c’est chaud !).

Chapelle à la prison de Bamenda

Chapelle à la prison de Bamenda

Je viens de constater que l’un des lecteurs du jour qui semble très actif porte des chaînes à ses pieds, le maître de chant de la chorale de la prison est en fait un grand consommateur de drogue dans la prison. Son inspiration lui vient-elle de cette substance ? Je ne veux pas y penser ! Après plus de 3 heures, la messe s’achève. Tout le monde veut se filmer avec l’archevêque, il n’a certainement pas peur de se faire soutirer avec sa robe il est tranquille. Je me décide à sortir de la chapelle et j’entends à nouveau la douce voix « au revoir grande sœur, je t’ai laissé un petit mot dans ton sac ».

Prisonnier et assistance à la chapelle de la prison

Prisonniers et assistance à la chapelle de la prison

Mon sac ? Il était bien fermé pourtant et je le serrais contre mon corps de peur de me le faire arracher comme dans la rue ? Je repense aux signes du gardien qui m’indiquaient de fermer mon sac. Il était passé dans mon sac et je ne m’en étais même pas aperçue. Je crois à un mot gentil ? D’amour, c’est trop beau pour être vrai plutôt une liste de doléances bien rédigées avec un numéro de téléphone et le nom du prisonnier. « Mon frère ta liste là hein, si tu sais que moi-même je n’ai pas souvent l’argent pour acheter du détergent pour laver mes habits tu vas wanda. Oublies que je suis sur mon 31 papa, je suis paumée ».

Prisonniers baptisés à Bamenda

Prisonniers baptisés à Bamenda

Un menu difficile à digérer

À la fin de la messe, nous nous rendons dans une salle aménagée pour une réception express. En repensant à la main de ce prisonnier dans mon sac, j’avoue que je n’ai plus faim. Je découvre une école et surtout le maître qui est ravi que je le prenne en photo. A l’entrée de la salle de classe, on peut voir des affiches avec des inscriptions parmi lesquelles « No pidgin », une phrase sur la paix et la justice. En classe, les prisonniers, surtout les mineurs reçoivent des enseignements divers.

l'Archevêque à la confirmation

L’archevêque à la confirmation

Enseignant à l'école de la prison de Bamenda

Enseignant à l’école de la prison de Bamenda

Ce qui me coupe définitivement l’appétit est quand on me raconte ce qu’était la vie ici avant. Il était difficile de se rendre dans cette prison sans se faire dérober quelque chose par les prisonniers et ni vu, ni connu. Ils mangeaient mal et les conditions de vie étaient difficiles si bien qu’ils traduisaient leur souffrance par la violence. C’est pour leur bien-être que l’archevêque a instauré dans son programme et les actions de l’Eglise catholique à Bamenda, un aspect sur l’assistance chrétienne en milieu carcéral. Cela semble marcher, car depuis ce partenariat, le niveau de vie des prisonniers a changé et ils ont tenu à remercier l’archevêque en lui offrant des cadeaux de leur création.

affiche à l'école de la prison de Bamenda

Affiche à l’école de la prison de Bamenda

photos

Photos

l'Archevêque avec les prisonniers baptisé

L’archevêque avec les prisonniers baptisés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6 Comments

  • Oh Sins alma tu m’as fait découvrir la prison de Bamenda. J’ai aimé ces notes d’humour que tu y as mis. Franchement je ris et suis désolée (en même temps hein?) en te lisant. « Mon frère ta liste là hein, si tu sais que moi-même je n’ai pas souvent l’argent pour acheter du détergent pour laver mes habits tu vas wanda. Oublies que je suis sur mon 31 papa, je suis paumée ». Et au même moment, tu nous plonges dans ce milieu où la vie est vraiment une jungle où innocents et condamnés (réellement), se cotoient. Je me dis aussi qu’il faut comprendre ces prisonniers. Ils souffrent dans ces prisons pleines à craquer. Les conditions de vie y sont vraiment dures. Une pièce de monnaie, une toute petite pièce, est une fortune pour eux. Et célebrer une messe dans cette prison est une bonne chose! Actuellement je lis le livre des Journalistes africains pour le developpement (Jade) qui, à travers des reportages et enquêtes, nous dresse le milieu carcéral camerounais. Un milieu sans concession, où il faut se battre pour s’imposer. Et sans mentir, ton texte me montre qu’il ne faut pas oublier ces prisonniers et toi aussi!

    • Salma

      ha donc tu comptais m’oublier?c’est grave ça

  • wèèèèhhhhh mama tu as oublié les gars qui nous ont suivi jusqu’au niveau de la ligne blanche sur le terrain à ne pas traverser par ces prisonniers? je t’avoue ke j’avais la chair de poule. bien qu’étant assise à coté des gardiennes de prison je suis allé communié avec mon sac. je suis sûre ke tu n’as même pas remarqué lool… je me souviens encore de ces mots: grande sœur, tantine, anty, ressé… pardon laisse moi kelke chose même pour manger des beignets. alors ke si le djo là te croise dans un couloir la nuit heinnn, tu vas confirmer pourquoi beaucoup ne prend pas S !!! ils avaient tous l’air des anges, et c’est la chorale ki m’a éblouie ! j’ai même donné mon morceau de poulet au maitre de cœur là. toi tu marchais même comme une fille ki apprend à marcher heinnn, à mon arrivée c’est un prisonnier ki m’a accompagné jusqu’à la chapelle, mais qd je suis allé appelé franck j’ai sauf ke pris marathon ohhh… c’est pourkoi je vous ai demandé de m’attendre… mine de rien c’était très nyanga Pâques à la prison qoi que tu ne m’ai plus invité chez toi pour finir mon plat de porc… miam miammmmm

    • Salma

      la nourriture t’a même fait quoi non la fille çi ichh je n’ai même pas remarqué que la ligne là c’était la frontière hein je pensais qu’ils l’avaient tracé pour faire un stade de foot non hahahah

  • nice piece on bamenda prison. i enjoyed reading it. thanks for taking such a high risk for us. Big Love.

  • […] Salma Amadore narrates [fr] how her visit inside the central prison of Bamenda, the capital city of […]

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